• Ecrits d’Eros : Un acte de douceur

    La porte s’ouvrit brusquement. Deux matonnes s’imposèrent dans la cellule en compagnie d’une silhouette aux longs cheveux noirs, trop fine, si frêle, en disant à son hôte plus âgée :

    -           «Eva, on te fait confiance ! Prends soin d’elle ! L’infirmière vient de lui administrer un sédatif pour calmer ses délires."

    L’autre géôlière renchérit  avec malice :

    -           Mais ne va pas trop loin !... Ah au fait, elle se prénomme Jade. Elle te racontera bien son crime demain ! »

    Eva ne répliqua rien à ces deux ombres en costumes d’opérette représentant l’ordre et la paix dans les prisons du monde.

    Jade tenait à peine sur ses guiboles d’adolescente trentenaire et gémissait et divaguait :

    «J’ai tué. Je veux mourir…»

     répétant jusqu’au dernier murmure que le sommeil accueille :

    «J’ai tué. Je veux mourir…»

    «La pauvre fille», pensait Eva,  «il me la livre comme un colis de chair. Je ne sais rien d’elle sinon qu’elle semble meurtrie comme un Christ.»

    Ce n’était pas la première fois qu’elle partageait même brièvement cette piaule à rat, ce terrier sans nom, ce puits, dernier lieu de l’indifférence.

    Elle observa la nouvelle arrivée si fébrile, fiévreuse peut-être, pleine de larmes de toute une vie. Puis n’y tenant plus, l’aida à se déshabiller, à s’étendre sur ce lit, radeau des solitudes.

    Lui parler pour la rassurer. C’est important la première nuit quand tout se referme sur vous, sur vos actes, sur votre passé si récent qu’il devient présent permanent.

    Pauvre petite tellement couverte d’hématomes, d’écorchures, de morsures comme si elle revenait de l’enfer d’un viol.

    Eva ne savait encore rien sur cette criminelle qui comme elle probablement pour d’autres raisons, s’était défendue contre la violence d’un homme ou plusieurs.

    Fatal ce séjour en commun entre quatre murs récemment repeints couleur pistache à la mode du dehors ? Non,  simplement juste, se disait-elle dans un monologue sans répit, tout en se répétant :

    «Elle a tué. J’ai tué…»

    Impossible de dormir au-dessus de ce corps maltraité. Le silence envahissait la pièce insipide. Eva rejoignit sa codétenue, dépouillée de ses tissus superflus et contempla son joli corps sans défense, se fixant la promesse de ne pas l’offenser par ses fantasmes légitimes parce que leur première rencontre n’en était pas encore une.

    Alors elle choisit de rêver à cette belle jeune femme, à ses formes fluettes de fée, secrètement ivre de l’entendre respirer. C’était son meilleur moment. S’approcher sans frôler sa poitrine aux tétons si petits. Résister à son sein gauche qui lui rappelait la fraîcheur d’un fruit à déguster de suite. Ecouter ce battement d’existence sourd et insistant. Laisser promener son regard, ici, là, partout. Dans les cachots de l’humanité, le corps n’est-il pas le dernier pays où voyage l’esprit ?

    Peur d’être dérangée dans son extase. Elle seule assumait son attitude, ici et ailleurs. Elle regagna sa couche déserte.

    Un bruit sec à la porte blindée l’avertit qu’elles étaient surveillées au rythme des rondes nocturnes des corbeaux tout aussi solitaires.

    Eva revint au chevet de Jade. L’inquiétude ? Oui, mais elle ne se le cachait pas. Emergeait une couleur pure, l’attrait d’une nouvelle espérance à travers cette victime inconnue.

    Elle était si près de son visage enlaidi par la souffrance, de ses lèvres encore pleines et déjà lasses. Non, elle ne ferait rien pour trahir cette beauté cachée par la souffrance et s’interdit l’envie d’embrasser même son front aussi vaste qu’un livre blanc.

    Son regard caressait cette nymphe aux sanglots jusqu’à sa taille si prononcée, jusqu’à son ventre déjà blessé par la naissance, jusqu’à ses inévitables hanches osseuses, dures comme la vie des femmes repliées sur leur haine plus que sur leurs chagrins.

    Etait-ce la tentation ? Eva savait qu’elle remontrait se coucher. Un peu de sommeil lui permettrait de tenir le lendemain, de mieux accueillir les premières clartés de cette fenêtre sans paysage.

    Alors que Jade remuait dans ses tourmentes comme effrayée par ses fantômes, pour la veiller et seulement l’apaiser, Eva posa sa main chaude et tendre sur la sienne. Geste de vie, zeste d’amour.

     

    Suzâme

    (27/01/2012)

    « Je me suis perdue parmi les arbres... avec un poème d'ABCTextoésies et vous : Vers la lumière... »

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  • Commentaires

    16
    k le 2
    Mardi 10 Juillet 2012 à 18:25
    k															le 2

    La douceur est rare dans ce milieu carcéral, mais parfois , il suffit d'une main posée 

    ...très beau texte qui ne laisse pas insensible...

    k

    15
    Samedi 4 Février 2012 à 18:08
    PASK

    SUZAME!

    Je viens de relire ta nouvelle et j'avoue que j'ai aimé.Elle dépeint de façon juste les relations "taboues" qui se créent de façon ou d'une autre dans ces lieux de "non vie"(l'attitude et les réactions des matonnes).

    Je pense que tu peux continuer sans complexe dans l'exercice de la nouvelle et ce n'est en rien antinomique avec la poésie.

    La réalité est ce qu'elle est et la façon dont tu la dépeins est intéressante.

     

    14
    Jeudi 2 Février 2012 à 17:59
    Catheau

    Ouvrir la main pour que la prison ne ressemble plus à un poing fermé, ainsi que le disait un détenu. 

    13
    Evy
    Mardi 31 Janvier 2012 à 19:06
    Evy

    Belle écrit la pauvre quel crime a t-elle commis c'est boulversant merci pour ce partage bonne soirée bisous evy

    12
    Dimanche 29 Janvier 2012 à 22:19
    Plume

    Un écrit superbe . Douceur, délicatesse d'un regard, d'une caresse, dans un milieu hostile, déshumanisé ...

    L'amour soutient les coeurs et les âmes blessés par les épreuves de la vie .

    Bisous, Plume .

    11
    Samedi 28 Janvier 2012 à 17:23
    flipperine

    un petit geste fait tjs du bien

    10
    Samedi 28 Janvier 2012 à 15:19
    Korielle

    Des bulles de douceur pour l'effervescence de l'âme...

    J'aime te lire chère Suzame ...je t'embrasse

    9
    Samedi 28 Janvier 2012 à 02:26
    Hauteclaire

    Bonsoir Suzâme

    un texte à la tendresse bouleversante. Profondement humain, tout en ressenti, sans que son héroïne ne tombe jamais dans l'appitoiement vulgaire. Un monde où la vie est plutôt survie...

    Très très belle nouvelle, sur des sentiments indistincts, confus, et pourtant si présents. Superbe !

    Gros bisous en lecture nocturne

    8
    Vendredi 27 Janvier 2012 à 22:55
    corinne56

    Bonsoir Suzâme,

    Eva a écouté son coeur et réconforté Jade par un beau geste de tendresse. Ton écrit si bien narrée et plein dhumanité nous tient en haleine du début jusqu'à la fin. Merci de nous offrir une si belle lecture qui ne me laisse guère indifférente. L'amour réchauffe un coeur désorienté et un corps meurtri. Bisous et agréable week-end. Corinne.

    7
    Vendredi 27 Janvier 2012 à 21:30
    Oh ! My Loop !

    Elle a posé sa main

    Elle a regardé les nuages

    Elle a pensé à demain

    et

    à d'autres rivages...

    Loop

    6
    Vendredi 27 Janvier 2012 à 17:54
    Arthémisia

    Qu'il est doux le parfum de l'humain dans le monde des brutes...

    Qu'ils sont rares ces humains qui savent encore entendre les appels et répondre par la caresse...

    Je désespère de ce monde de chacun pour soi, de cris, d'insultes, de violence  et de déni perpétuel. Il est épuisant.

    Mes bises

    Arthémisia

     

    5
    Vendredi 27 Janvier 2012 à 13:22
    Fathia.Nasr

    Pauvre Eva, quel crime a-t-elle commis? J'ai sûrement raté le début de l'histoire. Tu écris tellement bien pour lire le texte mot par mot, bon vendredi, gros bisous.

    4
    Vendredi 27 Janvier 2012 à 11:49
    libre  necessite

    Tant de délicatesse dans ce milieu si inhumain. Bonne journée Bises Dan

    3
    Vendredi 27 Janvier 2012 à 10:15
    chloé Noura

    Magnifique texte superbement écrit et criant de vérité et de sincérité! Un thème difficile à aborder qui montre que tout être oeut être un jour amené à basculer dans un moment de folie! La limite est si mince et si fragle! Chloé

    2
    Vendredi 27 Janvier 2012 à 09:52
    Violette Dame mauve

    Un texte intéressant. merci de l'avoir mis dans ma communauté

    Bisous

    Violette

    1
    Vendredi 27 Janvier 2012 à 07:56
    Veronica

    J'ai beaucoup aimé ton texte !

    Un bel écrit des rosses, à la geste pure, aux pensées qui secrètent le doux déjà des geoles ... malgré les meurtrissures et la douleur, là où il reste encore un peu d'humanité, de vie, d'amour.

    Bisous entre femmes ! 

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