• Ecrits d'Eros : Le donneur de baisers (conte)

    Il était une fois, il y a si longtemps, dans une contrée froide et très reculée du monde, dans un château au fond d’une forêt immense, des épouses si sérieuses qu’elles attendaient leurs époux, preux chevaliers. Quand elles étaient bien disposées à cette période qui pouvait être longue et parfois définitive, elles organisaient leur vie de femme entre tâches et loisirs.


    Oh il n’y avait pas de bûcheronne ni de menuisière ! Lorsqu’elles n’étaient pas à la broderie, au tissage, à la musique, elles se retrouvaient dans une alcôve aux senteurs alléchantes, cuisines divines pour femmes gourmandes sans pour le moins du monde aider leurs servantes très occupées. L’endroit les inspirait en bavardages et c’est là qu’elles capturaient les rumeurs. Puis elles passaient à la grande salle  pour chanter, tourbillonner dans l’allégresse surtout après un repas d’ogresses insouciantes ponctuées de gorgées d’élixir dionysien.

    Jusqu’au jour où Maguelone dit une poésie, un délire de fin de festin, une suite de lamentations sur le baiser :


    «...Et celui pour qui je pleure

    ne possède pas seulement mon corps

    Celui qui manque à mon cœur

    porte un nom joli qui m’endort

     

    et m’éveille, oui, celui du nom joli de «baiser»

    sur le front, sur la nuque parce que c’est encore aimer

    Oui, dans l’oreille, sur le sein, ô douce folie

    combien de fois j’ai sombré sans lui…»


     

    Ce soir-là, elles étaient comme un bouquet de femmes qui  déversaient des larmes par coupes entières et encore plus à l’idée que leurs époux ne reviennent jamais même épuisés mais vaillants de leur quête éternelle. Le souvenir de leur puissance, de leurs désirs en assaut, parfois même de leur violence, attirait à peine une confidence.


    C’est Héloïse qui intervint avec sa voix suave d’amoureuse : écoutez bien, vous, ma mère, vous, mes filles ! Ecoutez bien vous, mes sœurs et amies ! on m’a rapporté l’existence, non loin du domaine cependant, d’un donneur de baisers.


    Finis les sanglots résonnant dans tout le château. Sans se prévenir, elles s’exclamèrent en chœur : «un donneur de baisers ? »

    Il y eut des rires à profusion et pour certaines, plus complices, une euphorie de rêves à partager. Mais la doyenne Eléonore pourtant très réservée exprima sa méfiance.

    « - Mes enfants, attention ! contre quoi ces baisers ! pensez-y ! … Non, mais voyons, c’est inconceva… »

    Héloïse l’interrompit, enjouée, malicieuse :

    « - Mère ! mais contre rien ! je vous l’assure. Il serait sourd et muet. Sa grand-mère qui l’a élevé, raconte à qui le veut, que selon lui, le baiser est don de Dieu. Elle ignore qui lui a enseigné cette devise qu’il se répète à qui l’entend : «Baiser se donne sans jamais prendre et rend heureux d’être reçu » ?

    Chacune imaginait ce donneur selon sa convenance. Certaines étaient romantiques et ne demandaient qu’à offrir chaque partie de leurs visages et même leurs jolis pieds depuis si longtemps esseulés, d’autres rêvaient de baisers fous partout où la vie désire amour.

    Après un débat sur les modalités de rencontre. Elles déléguèrent à Marie, la naïve, d’aller chercher ce garçon insensé qui les sauverait de leur détresse.

    Quand il fut venu, prince ou berger, ce fut chaque jour, chaque nuit que les portes du château s’ouvrir à la tendresse. Elles ne manquèrent plus jamais de baisers.

     

    Suzâme

    (17/06 ET 2/07/12)

    « Communauté Textoésies et vous : revue hors-thèmes n°3 - Juin 2012Pour Papier libre : Depuis quand ce verbe... »

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  • Commentaires

    10
    Jeudi 5 Juillet 2012 à 08:06
    Veronica

    Je souris de bonheur non de donneur ! sourire, ô conte comme une grâce !!! ça ma muse ... être la muse ... pour un donneur de baisers, celle qui les reçoit ... Jamais depuis longtemps n'ai lu d'aussi doux conte, que je reviendrai lire et lire en corps quand le mien ( décor ) aura besoin de baie- osée, de baiser tendre, de baiser doux, de baiser fou !  La nouvelle aile haut hisse ! la grâce du don de baisers ... les âmes houleuses car âme ... hourra ! les amoureuses !!!

     

    Je t'embrasse ma poète !

     

    Rince-moi de ton baiser

    Je l'âme tant !

    Quand je navigue sur ton coeur

    Je suis heureuse !

    9
    Evy
    Mercredi 4 Juillet 2012 à 21:04
    Evy

    C'est sublime une belle histoire c'est sur elle avais tant d'affections a donner merci pour ce beau partage bonne soirée bisous evy

    8
    Mardi 3 Juillet 2012 à 17:09
    Hélène Carle

    Ah! Quelle jolie fantaisie! Ce donneur de baisers était le héros de l'heure et de leurs pensées.

    L'amour trouve toutes sortes de façons de jardiner ses fleurs et d'étaler ses parfums!

     

    Hélène*

    7
    Fab
    Mardi 3 Juillet 2012 à 14:41
    Fab

    Un très beau conte qui parle du donner & recevoir ! merci !

    6
    Mardi 3 Juillet 2012 à 14:29
    Hauteclaire

    Bonjour Suzâme

    que j'aime la poésie médiavale, et ce conte de la tendresse m'émeut tout particulièrement ...

    Gros bisous, il ne peut en être autrement !

    5
    Mardi 3 Juillet 2012 à 11:59
    mansfield

    Un bel hommage au moyen âge, à la tendresse, au débordement des coeurs. une quête éternelle et combien fédératrice! Très beau texte Suzâme

    3
    Mardi 3 Juillet 2012 à 08:47
    Monelle

    Un baiser en toute innocence pour attendre pus sereinement le retour de l'Aimé !!!

    Bonne journée - bisous

     

    2
    Mardi 3 Juillet 2012 à 08:38
    Esclarmonde

    Une ambiance moyennageuse qui forcément me convient bien ! Bises

    1
    Mardi 3 Juillet 2012 à 07:50
    jill bill

    Une bien jolie fin heureuse Suzâme !  Merci.... bon mardi à toi, bises de jill

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